Lundi 14 septembre, l'équipe de développement du système d'exploitation Haiku
publiait avec fierté la première
version alpha du projet. Jugé raisonnablement stable par ses développeurs, qui espèrent faire grossir la communauté et bénéficier ainsi de plus de retours sur leur travail, le système créé en 2001 approche donc de la maturité.
La triste histoire de BeOS, l'ancêtre de Haiku
L'ascension
Pour comprendre d'où vient Haiku, il faut remonter près de 20 ans en arrière. En 1990,
Jean-Louis Gassée, directeur de développement au sein de l'entreprise Apple Computers (qui produisait déjà les ordinateurs Macintoshs et le système
Mac OS 6), se dispute avec l'administration de la société et est licencié. Il fonde alors
Be Inc, dans le
projet de développer à la fois un nouveau micro-ordinateur et un nouveau système d'exploitation, mieux conçu que les systèmes de l'époque. Il est rapidement rejoint par
Steve Sakoman (travaillant lui aussi chez Apple, où il a notamment développé le PDA
Newton), et au fil des jours se forme une petite équipe de développeurs, essentiellement composée d'anciens membres d'Apple.
À l'origine, le processeur choisi pour faire fonctionner la BeBox (l'ordinateur produit par la société) est le
Hobbit, développé par AT&T. Le système d'exploitation est produit par Be Inc elle-même (les négociations du rachat de
ChorusOS ayant échoué), et, au bout de deux ans, l'entreprise possède un système minimaliste mais fonctionnel, composé d'un noyau multi-tâche, d'un shell et de quelques applications non-graphiques. Le développement s'oriente alors vers le graphisme, et encore une fois Be Inc choisit de développer son propre système de fenêtrage (ici encore, il était au début question d'adopter
NeWS, qui a finalement été jugé trop complexe).
Le développement se poursuit, mais un premier écueil fait rapidement son apparition : en 1994, AT&T choisit d'arrêter la production du processeur Hobbit, en raison d'un manque de clients. Be Inc choisit alors de poursuivre le développement sur les processeurs PowerPC d'IBM plutôt que sur les processeurs Intel. Cette décision reste mystérieuse et aujourd'hui controversée, et il faut peut-être l'attribuer au passé de Jean-Louis Gassée et des développeurs de Be Inc. Cependant, l'entreprise se remet de ce premier croche-pied, et présente en 1995 la BeBox, sur laquelle tourne BeOS.
Le succès est mitigé : certes,
comme Jean-Louis Gassée l'avait initialement souhaité, l'ordinateur plaît aux amateurs, certainement car il était techniquement en avance et que la BeBox était une machine intéressante et performante. Mais pour certains,
le marketing de Be Inc a fait défaut : le système ne visait pas suffisamment les entreprises, et ses avantages techniques restaient peu significatifs pour les utilisateurs.
De très mauvais choix stratégiques
Ainsi, si à l'époque BeOS a des performances capables de faire pâlir Windows 95 ou Mac OS 8, les applications ne suivent malheureusement pas. Be Inc manque d'argent, et peine à produire les BeBox. En 1997,
la production en est arrêtée, et Be Inc choisit alors de développer son système pour les ordinateurs Macintoshs d'Apple (qui entre temps ont fini leur transition vers le PowerPC). Simultanément, Apple peine à développer un nouveau système d'exploitation capable de succéder à Mac OS 8, et avait choisi d'abandonner le
projet Copland (parmi beaucoup d'autres), qui n'aboutissait pas.
Il est alors question de racheter Be Inc (et donc BeOS), mais Jean-Louis Gassée demande 400 millions de dollars pour cela, et Apple refuse de monter au-dessus de 125 millions. Les négociations échouent, et Apple rachète NeXT Computers. Ironiquement, cette société avait été une sorte de précurseur de Be Inc : fondée par Steve Jobs quelques années avant (lui aussi ayant été obligé de quitter Apple), elle produisait également un système techniquement en avance sur des plate-formes propriétaires qu'elle n'arrivait pas à vendre. De plus, la transaction est chiffrée à 429 millions de dollars.
Steve Jobs revient alors à la tête d'Apple, et choisit d'interdire le développement de clones du Macintosh (autorisé au début des années 90). Tous les Macintoshs étant vendus avec Mac OS, Be Inc n'a plus la moindre chance de ce côté-ci. La société choisit alors tardivement de porter son système sur l'architecture Intel, et BeOS R3 sort en 1998. Mais de ce côté la situation n'est guère plus réjouissante : Windows est à l'époque sur la pente ascendante de son succès, et BeOS passe inaperçu. En 2001, la société est rachetée par Palm, ce qui marque la fin du système, et d'une entreprise certes en avance sur son époque, proposant des produits comme
BeIA, un Google Chrome OS avant l'heure, ou BeOS,
très différent des autres systèmes de l'époque, mais qui n'a pas rééchappé de mauvais choix commerciaux.
Naissance et développement de Haiku
Mais ce qui a condamné Be Inc a aussi, d'une certaine façon, sauvé BeOS : une communauté de passionnés s'est créée pendant les années BeOS, et un certain nombre de projets (dont certains commerciaux) ont essayé plusieurs fois de ressuciter le système d'exploitation. OpenBeOS était l'un d'eux. Lancé en 2001 après le rachat de Be Inc, il visait à restaurer l'esprit, la simplicité et la réactivité de BeOS sous de nouvelles bases, mais sans casser la compatibilité avec BeOS R5, la dernière version publiée. Le but était à l'époque de pouvoir faire tourner des applications sans les
recompiler, mais dans un projet libre, puisque placé sous licence MIT.
Il était cependant impossible de réutiliser la moindre parcelle de BeOS, le système étant propriétaire.
Michael Phipps, initiateur du projet, choisit alors d'utiliser
le noyau NewOS, un projet expérimental développé par un ancien ingénieur de Be Inc. Rapidement, une partie de la communauté s'enticha de ce nouveau projet, assez fou et passionné.
Peu de développeurs de BeOS y crurent, et le développement fut long et complexe. Comment développer un nouveau système, compatible avec un autre dont vous ignorez presque tout ? D'autant plus que des versions concurrentes, dont certaines comme
BlueEyedOS étaient basées sur d'autres systèmes (par exemple Linux) et semblaient plus réalisables.
Les premières versions consistèrent en
des mises à jour pour BeOS, qui témoignaient assez peu des progrès réalisés par l'équipe de développement quant au fonctionnement du système. En 2004, OpenBeOS fut obligé de changer de nom pour des raisons légales, et choisit alors le nom de Haiku, en hommage aux
messages d'erreurs du navigateur NetPositive de BeOS, qui étaient affichés sous forme de
haïkus. Des progrès importants étaient déjà réalisés, et en 2005 Haiku était capable de faire fonctionner le navigateur de fichiers de BeOS,
OpenTracker, qui lui avait été libéré par Be Inc. Certaines améliorations avaient été réalisés, mais l'aspect simple de Tracker était préservé, et c'était déjà un petit peu de l'esprit BeOS qui revenait.
Enthousiasmée par ces avancées, la communauté de Haiku, sans cesse grandissante, choisit alors de payer un puis deux développeurs pour qu'ils puissent travailler sur le système à temps complet. En 2006, le système est démarrable, et peut-être testé. Cependant,
la communauté choisit de rester discrète pour éviter de décevoir les utilisateurs potentiels. Les développeurs estiment alors que les premières versions pourront être publiées dans les deux ans. À partir de cette époque, Haiku bénéficie de soutien extérieur de différents groupes ou projets, parmi lesquels l'
OpenJDK Porters, qui s'occupe du développement d'environnements pour la technologie Java sur différentes plate-formes, ou du
Google Summer of Code, dans le cadre duquel des améliorations diverses ont été réalisées, parmi lesquelles le port de Haiku vers processeurs ARM.
Avec la
publication de la première version alpha, qui a été soigneusement (mais dans l'effervescence de toute la communauté !)
préparée et anticipée, l'équipe espère désormais attirer des développeurs pour poursuivre le projet, car il reste beaucoup à faire. Notamment, et c'était prévisible, beaucoup de pilotes matériels doivent être réécrits pour Haiku, ce qui limitera très certainement la diffusion du système.
Présentation du système
Le but initial de Haiku était la compatibilité avec BeOS, au niveau des sources bien sûr (ce qui impliquait la recompilation des logiciels), mais surtout au niveau des binaires : le même logiciel devait tourner, sans recompilation, sur Haiku comme sur BeOS. Cela aurait permis de conserver l'ensemble d'applications qui existait à l'époque, même pour celles qui n'étaient plus maintenues. Cet objectif est plus ou moins atteint aujourd'hui : Haiku fait tourner un certain nombre de binaires compilés pour BeOS R5, parmi lesquelles Opera, Firefox, NetPositive, Quake 2 et 3, ou VLC. Cependant, dans la majorité des cas c'est une performance inutile, et cela implique de plus d'utiliser GCC en version 2.95 pour compiler Haiku - un retour en arrière de 8 ans, puisque le système supporte GCC 4.
Haiku propose en outre une API fortement inspirée de celle de BeOS, sous forme d'un
ensemble de "kits". On trouve par exemple un "Application Kit", ensemble de classes et de composants utilisables pour faciliter la création d'applications, un "Game Kit" apportant principalement le support d'OpenGL, un "Media Kit" servant à gérer le son et la vidéo, et ainsi de suite. Le système de fichier, BFS, a lui aussi été réimplémenté, sous le nom d'
Open Be File System. C'est un système qui propose certaines fonctionnalités communes aux bases de données relationnelles, et qui devrait permettre de développer facilement des outils de recherche comparables au système Spotlight d'Apple (indexation sur les méta-données et le contenu). OpenBFS est utilisé par d'autres systèmes, notamment
SkyOS ou
Syllabe.
Haiku est actuellement plus ou moins stable, et peut-être utilisé au moins à titre expérimental. Le principal problème qu'il doit affronter reste certainement le manque de pilotes matériels, mais on trouve heureusement
des tutoriels sur l'utilisation de Haiku dans un émulateur sur le site officiel du projet.
Quel futur pour Haiku ?
Cette première version alpha est très encourageante pour Haiku, car elle survient après 8 ans de développement, et montre une fois de plus que le développement libre communautaire peut, avec quelques coups de pouce (notamment le Google Summer of Code ou l'aide d'anciens de chez Be Inc), produire des logiciels complexes et intéressants. On peut espérer que Haiku aura plus de chance et recevra davantage de reconnaissance que son père, BeOS.
Cependant, l'équipe du projet garde les pieds sur Terre : cette expérience a été très enrichissante, et continue de l'être, mais même si cette version reçoit l'attention qu'elle mérite de la part des développeurs du logiciel libre ou d'ailleurs, il reste beaucoup, beaucoup de travail. Notamment, on peut se demander vers quelle utilisation se dirige Haiku : dans le milieu des systèmes libres, l'essentiel du marché est accaparé par les distributions Linux et les différents BSD. Haiku trouvera-t-il une niche, par exemple
les tablettes PC (ce qui serait un joli pied de nez à Palm), comme certains l'espèrent ? Mais peut-être aussi pourrait-il se placer à côté des Unixoïdes libres, comme
alternative plus légère pour ceux qui n'aiment pas Linux. Le monde des systèmes libres est après tout assez grand pour tous

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