Ploc... Ploc... Ploc...
Le délabrement des lieux n'était plus à démontrer. Le taux d'humidité s'était stabilisé aux alentours de 100% depuis longtemps maintenant.
Ploc... Ploc... Ploc...
Des gouttes d'eau tombaient continuellement du plafond, formant peu à peu des stalactites et stalagmites. Le décor était semblable à une grotte préhistorique que l'Homme de Néandertal lui-même aurait abandonnée. Trop sale, trop humide, trop froid.
Ploc... Ploc... Ploc...
Qui aurait cru que ce sombre endroit était en fait... une cave ? Qui aurait cru que des gens
vivaient là-dedans ?
Ce n'était pas par choix, oh non. Quel fou serait allé se terrer ici, alors qu'il faisait un temps splendide dehors ? La cave avait été creusée si profondément sous la roche qu'aucun rayon de lumière extérieur n'avait une chance de percer un jour. Comme dans une grotte.
Les locaux dataient très probablement de la Guerre Froide et devaient servir de centre logistique à cette époque. Ils avaient été abandonnés depuis plusieurs années maintenant, et repris voilà 7 ans par un certain
Mateo21.
Il fallait être doté d'un esprit machiavélique particulièrement dérangé pour oser aménager un tel endroit, quand on sait que sous le sol pouvaient subsister quelques "vestiges" comme des grenades à fragmentation, des missiles très longue portée, des ogives nucléaires, etc.
C'est pourtant ce que ce personnage avait entrepris de faire. Désormais, une quarantaine de personnes travaillaient, mangeaient et dormaient là sous ses ordres tyranniques. Des volontaires, qui plus est.
"Rappelez-moi de bien lire les petits caractères en bas de page la prochaine fois que je signe un contrat de travail les gars, soupira
Léon."
La remarque resta sans réponse. Tous les autres continuaient leur travail comme s'ils n'avaient rien entendu, tapotant sur des claviers à peine en état de marche et fixant leurs vieux écrans cathodiques 14 pouces réglés sur 60 Hz pour un clignotement maximal.
Gniiiiiiiiiiii
Quelqu'un venait d'ouvrir la lourde porte en métal qui séparait la Cave des luxueux locaux des
admins, où résidait notamment Mateo.
Léon n'eu aucun mal à le reconnaître : c'était
Duael. Ses longs et gras cheveux noirs le rendaient aisément reconnaissable. Il prenait un malin plaisir à ne pas se les laver, tant et si bien qu'ils étaient presque aussi sales que ceux des esclaves de la Cave. Pourtant, il avait droit à une douche, lui.
"Bon les gens, je veux voir tout le monde debout en rang par ordre alphabétique", annonça-t-il.
Tous s'exécutèrent sans mot dire.
Pendant qu'il cherchait
le_stoppeur et
Makkhdyn du regard pour se positionner entre eux, il ne put s'empêcher de penser qu'il y avait quelque chose de changé dans le ton de la voix de Duael. Etait-ce une certaine forme de lassitude, ou était-ce parce qu'il avait été chargé par Mateo de retrouver et descendre les
fugitifs qui s'étaient échappés ces derniers jours ?
- 28, 29, 30, 31, 32... C'est bon, il ne manque personne.
- Vous avez retrouvé les autres ? osa demander
JALeX. Des nouvelles de Ptitlu, de Venom, de Johana ?
- A l'heure qu'il est, ils sont sûrement en train de siroter des cocktails à Coconut Beach, fit
Enneka avec un petit sourire narquois mais néanmoins rêveur.
- SI-LENCE ! Je ne vous ai pas donné l'autorisation de parler ! hurla Duael.
- ...
- N'insistez pas, je n'ai pas le droit de donner ce type d'information. Mateo me l'a interdit.
Léon détecta à nouveau quelque chose d'inhabituel dans l'expression de Duael. Il avait prononcé la dernière phrase très fébrilement, ce qui contrastait avec le Duael qui s'amusait il y a quelques semaines encore à fouetter des modérateurs juste pour satisfaire ses pulsions cruelles.
Léon décida de prendre la parole, malgré l'avertissement clair qui avait été donné. Car il y avait une question que tout le monde se posait sans avoir jamais osé la formuler.
- Il devient quoi Mateo justement ?
- Dis voir, quel mot ne comprends-tu pas dans "autorisation de parler" ? lui demanda Duael en fronçant les sourcils d'un air menaçant.
- Avant il venait au moins une fois par semaine pour voir comment on allait (ou plutôt pour voir si personne n'était mort) et là ça fait des mois qu'on l'a pas vu ! lança-t-il, faisant fi du second avertissement de Duael.
Celui-ci parut déconcerté. Non pas parce que Léon avait osé lui faire l'affront d'ignorer son avertissement (il était habitué à son impertinence), mais plutôt parce que cette remarque l'affectait réellement.
Plus personne n'osait bouger. Le silence était total, tout le monde fixait Duael.
Ploc... Ploc... Ploc...
Deux minutes - peut-être trois - s'écoulèrent dans ce pesant silence, ponctué par les "ploc ploc" réguliers des gouttes qui venaient s'écraser sur le sol humide et glissant.
Finalement, Duael reprit la parole.
"Asseyez-vous, faut qu'on discute."
Tous s'assirent sur leurs chaises et formèrent un demi-cercle au centre duquel se trouvait Duael, toujours debout.
- Bon voilà, comme vous le savez ça fait un peu plus de trois mois que vous n'avez pas vu Mateo. Je dois vous faire un aveu : moi non plus. Aucun autre admin non plus d'ailleurs.
- HEIN ??? s'exclamèrent-ils tous en choeur.
- Vous avez très bien entendu.
- Mais... mais... Qui donne les ordres alors ?
- Toujours lui, mais par e-mail. Il est vivant, j'en suis sûr, mais ça fait vraiment trois mois qu'il s'est enfermé dans son grand bureau et qu'aucun des admins ne l'a vu.
- C'est dingue ça, et tu sais pourquoi ? demanda
rayman, visiblement perturbé.
- Je n'en ai pas la moindre idée... J'ai bien essayé de lui poser la question, de tenter de le raisonner, mais il n'a jamais répondu. Il a carrément ignoré mes remarques concernant son isolement.
Grand silence à nouveau. Cette fois, tous les esprits s'étaient mis à imaginer les scénarios les plus fous.
- Il prépare peut-être une nouvelle version du SdZ ? lança le_stoppeur.
- Impossible. J'ai posé la question à karamilo l'autre jour et il est formel : Mateo ne peut
pas être en train de travailler sur le Site du Zéro, il y aurait eu des changements sur le serveur sinon.
- Peut-être qu'il fait ça sur un autre serveur ?
- Quoi... Bart ?
- Bah oui, on n'a pas de nouvelles de Bart.
- Non non, Bart on est en train de le récupérer par livreur pour procéder à son formatage et pour le revendre, on n'en a plus besoin. On a d'ailleurs reçu un message du livreur pour nous confirmer qu'il était bien parti.
- La version anglaise du site ? se risqua Enneka.
- Il faut un serveur pour y travailler, ça fait partie du développement du site ça, donc ce n'est vraiment pas possible.
- ... Ca aurait pas un rapport avec la date du
26/10/06 ?
Pour Léon, c'était tellement évident qu'il se demandait pourquoi ils n'avaient pas commencé par cette piste-là.
Il y a quelques semaines, Duael leur avait demandé à tous de mettre dans leur signature un message concernant la date du 26/10/06, mais il n'avait pas précisé de quoi il s'agissait. Il fallait juste que ça "attire l'attention".
- J'aimerais bien pouvoir vous en dire plus, mais je n'ai fait que vous transmettre l'information. C'est Mateo qui m'a demandé de faire ça, et je n'ai pas discuté.
- Alors... ça a peut-être un rapport avec le 26/10/06 ?
- Peut-être... peut-être pas. Mais si tel est le cas, nous serons rapidement fixés. Il reste moins d'une semaine.
Do you ever feel like breaking down?
Do you ever feel out of place?
Like somehow you just don't belong
And no one understands you
"QU'EST CE QUI SE PASSE ???" cria rayman, cette fois réellement paniqué.
Quelqu'un avait mis la musique fort, très très fort. Aucun doute n'était possible, cela venait du bureau de Mateo qui, derrière sa vitre teintée, était sûrement en train d'observer la scène. Malheureusement, personne ne pouvait voir d'en bas ce qui se passait derrière cette vitre.
Une chose était sûre : Mateo venait de mettre de la musique, et il
voulait qu'on l'entende. Ou alors il voulait peut-être tout simplement se tuer en mettant sa tête dans une enceinte.
No you don't know what it's like
When nothing feels all right
You don't know what it's like
To be like meeeeeee
Tous étaient littéralement cloués sur place. Jamais Mateo n'avait mis la musique aussi fort, d'ailleurs personne ne pensait qu'il était possible d'atteindre un tel volume de décibels.
To be hurt
To feel lost
To be left out in the dark
To be kicked when you're down
To feel like you've been pushed around
To be on the edge of breaking down
And no one's there to save you
No you don't know what it's like
Welcome to my life
Le volume était tellement élevé que personne ne prenait la peine d'ouvrir la bouche, tout mot prononcé aurait été irrémédiablement masqué par la musique. Tous attendirent que la chanson soit terminée, en espérant qu'il n'y en ait pas une nouvelle ensuite.
Deux minutes plus tard, la musique s'achevait. Au grand bonheur de tous les résidants de la Cave, le silence se fit et aucune chanson ne suivit.
- Simple Plan ça suxxx, lança
kokotchY avec une élégance qui lui était propre.
- Mais non arrête c'est trop bien, qu'est-ce que tu racontes ?
- Ah non, je suis d'accord avec lui, Simple Plan ça...
- LA FEEEEEEERMEEEE !!! hurla Duael. Bordel, vous voyez pas qu'on est dans une situation de crise là ?
- Il a raison, fit Léon. On s'en doutait un peu mais là on a la confirmation : il y a quelque chose qui tourne vraiment pas rond dans la tête de ce type.
- Ouais, écouter du Simple Plan, faut vraiment être au bord du suicide, ironisa kokotchY.
- Tu peux pas être sérieux deux minutes ? gronda Duael. Ca te paraît pas évident qu'il veut nous faire passer un message ?
- Ah... j'avais pas envisagé les choses sous cet angle.
- Après trois mois d'enfermement c'est normal qu'il ait besoin de communiquer !
- Dans ce cas, il faut analyser les paroles ? Attends je vais chercher sur Internet...
Il tapota deux ou trois mots-clé sur son ordinateur, lut un instant
la page qui s'affichait sous ses yeux, puis revint à sa place dans le demi-cercle.
- Bon c'est pas compliqué, c'est une chanson qui raconte l'histoire d'un type incompris qui a besoin d'aide et qui apparemment a des tendances suicidaires.
- Super, voilà qui est encourageant, dit Duael.
- Faut faire quelque chose ! lança Léon.
- Oui, vous avez raison faut faire quelque chose là... Mais quoi ?
- Faut aller voir ce qu'il fait dans son bureau depuis des mois. Il va finir par se tuer s'il continue !
- Ah ouais ? Cooool ! fit kokotchY.
- Trêve de plaisanterie koko, je crois qu'il va falloir suivre l'idée de Léon...
Personne ne cacha son étonnement. Une mission commando dans le bureau de Mateo ? Voilà bien une chose qu'ils n'auraient jamais pensé accomplir avant de mourir.
- Le problème, c'est que la porte est lourde et fermée par un triple verrou. Je vais vraiment avoir besoin de tout le monde pour espérer la faire céder.
Tous acquiéscèrent d'un hochement de tête. Etait-ce l'envie de voir enfin à quoi ressemblait le bureau de Mateo, ou était-ce vraiment parce qu'ils s'inquiétaient pour sa santé ?
Toujours est-il qu'ils se levèrent rapidement en attendant les ordres de Duael.
- Bon suivez-moi. Et marchez où je marche, le couloir qui amène à la zone des admins est truffé de mines, si y'en a un qui fait un pas de travers on sera obligé de le ramasser à la petite cuillère.
Lentement, mais sûrement, la petite troupe suivit Duael en file indienne. Ils dépassèrent tout d'abord la lourde porte en métal qu'aucun d'eux n'avait jamais réussi à franchir, puis passèrent dans un dédale de longs couloirs blancs.
Depuis qu'ils avaient franchi la porte en métal, le décor avait littéralement changé : de la grotte préhistorique ils étaient passés à des couloirs futuristes où il n'y avait pas de place pour le moindre grain de poussière.
Première à droite, deuxième à gauche, deuxième à droite, première à gauche... Léon essayait de retenir le chemin parcouru, au cas où, un jour... Troisième à droite, première à gauche...
Non, il dût se rendre finalement à l'évidence que le chemin parcouru était trop complexe pour être retenu par un être humain normal. Tant pis, il trouverait bien un moyen de s'échapper un jour. Après tout, un petit groupe avait réussi il y a quelques jours, il savait désormais que c'était possible. Mais de là à savoir comment ils avaient fait...
- C'EST LA LUUUUTTEEUUUH FINAAAAALEEEE !
- koko la ferme.
- Bah quoi, si on peut même plus rigoler !
Bientôt, les couloirs prirent une toute autre dimension. Le plafond, surélevé d'au moins trois ou quatre mètres supplémentaires, était parcouru par d'épais câbles. Léon pensa qu'il devait s'agir de câbles électriques ou de fibre optique... ou des deux à la fois.
- Nous y sommes, annonça Duael.
-
Wooohhaaaa, fit le reste du groupe en choeur.
- Ouais je sais, il ne se refuse rien...
- Mais cette porte est é-norme ! On arrivera jamais à la défoncer, s'apitoya kokotchY.
- Si, mais il va falloir y mettre du sien. On va se séparer en trois groupes pour faire céder la porte : les modérateurs sur la gauche, les validateurs sur la droite, et les newsers et moi au centre.
Il ne leur fallut que quelques secondes pour se mettre en place. Leurs coeurs battaient la chamade car l'instant était vraiment historique.
- Vous êtes prêts ? A la une, à la deux, à la trois !
Bam.
- Il va falloir pousser un peu plus fort les filles. ALLEZ UN PEU DE NERFS BON SANG ! A LA UNE, A LA DEUX, A LA TROIS !!!
- GOOOOOOOOOOOO !!!
KERRRAAANGG
Dans un vacarme ahurissant, la lourde porte du bureau de Mateo venait de céder. Le bruit et la poussière qui s'en étaient dégagés avaient mis K.O. tout le monde sans exception. Duael, qui avait une constitution un peu plus solide que les autres (et qui avait pris soin de se mettre derrière), fût le premier à reprendre ses esprits.
La tête encore à moitié étourdie et les yeux embués de poussière, il réussit enfin à distinguer l'intérieur du bureau. Il comprit instantanément.
- Alors... C'était donc ça !...