Le débat mondial sur la censure, sur l'accès libre à l'information, et particulièrement sur la liberté d'expression, bat son plein. Une des plus grosses épines dans le pied de cette liberté se situe comme vous le savez certainement en Chine, où les autorités de Pékin ne cessent d'affirmer leur souhait de contrôler l'intégralité du contenu accessible en ligne sur leur territoire. Il y a quelques jours à peine, un pavé a été jeté dans la mare par la division Chine de Google...
La situation
Économique
Avant de détailler ce qui s'y passe actuellement, il est nécessaire d'établir un bref descriptif de la situation dans l'empire du milieu. Vous devez être conscients que la Chine compte le plus grand nombre d'internautes au monde, ayant dépassé il y a peu les Etats-Unis. Le marché de la recherche en ligne y est globalement divisé entre deux géants :
- Baidu, maître incontesté, firme chinoise détenant un peu plus de 60% de part de marché ;
- Google China, présent depuis presque 4 ans maintenant, occupant un peu moins de 30% du marché.
Ne soyez cependant pas leurrés par ces statistiques : 30% peut
a priori paraître faible, mais lorsqu'on fait le calcul, 30% d'une masse avoisinant les 400 millions d'utilisateurs, ça reste un marché potentiellement considérable, pour ne pas dire gigantesque ! En effet, si pour l'heure les revenus générés restent mineurs pour la firme, l'évolution fulgurante du niveau de vie en Chine et de l'internet (augmentation du nombre d'utilisateurs de 1000% en 10 ans avec actuellement 350 000 000) préfigure de beaux jours pour les revenus publicitaires. Sans parler du futur téléphone de Google, le Nexus One dont le potentiel en Chine est énorme.
Diplomatique
Pour ceux qui ne suivent pas les actualités internationales, il est là aussi nécessaire d'effectuer un petit rappel. Le gouvernement chinois, souvent nommé
les autorités de Pékin sur la toile, mène une politique de contrôle très stricte sur l'ensemble du contenu accessible en ligne par la population résidant en Chine. Les moteurs de recherche chinois se voient donc imposer de suivre les recommandations des autorités, et ce en général sans grande marge de manœuvre ni grand délai d'exécution. De ce fait, outre des contrôles d'usage sur les contenus traditionnellement censurés sur le web, citons pour exemple la pornographie, les firmes implémentent des contrôles supplémentaires pour toute requête que Pékin juge "nuisible".
Pour symboliser et pour faire simple, prenons des exemples tristement connus ou d'actualité : tout sujet concernant les incidents de Tian An Men en 1989, la fuite du Dalai Lama, la répression au Tibet ou dans le Xinjiang, etc est censuré. Par conséquent, toute requête menant à ce genre de contenu est soit bloquée, soit filtrée de manière à ne laisser passer que ce qui est jugé acceptable. L'exemple le plus connu et parlant est encore une fois la place Tian An Men :
- lorsque l'on effectue une recherche sur un moteur de recherche français, on a accès à un grand nombre de photos des chars utilisés pour réprimer le mouvement militant en 1989 ;
- sur un moteur de recherche chinois par contre, on ne peut que consulter des photos de la place, vierge de tout incident...
Pour résumer, les conditions d'opération de la firme de Mountain View en territoire chinois sont donc plutôt bien encadrées, disons plutôt sévèrement encadrées. Étant moi-même expatrié en Chine actuellement, j'ai pu constater l'ampleur des règles de filtrage et de la puissance de contrôle des infrastructures techniques, matérielles et humaines mises en place. Lorsque je souhaite par exemple accéder à Youtube, Twitter ou Facebook, je dois utiliser un des rares proxys qui ne soit pas encore fermé à l'heure actuelle, ces sites étant simplement bannis à l'intérieur du territoire chinois (les régions à régime spéciaux comme Hong-Kong faisant exception). Pour l'anecdote, sachez que lorsque depuis la Chine je recherche les mots "Free Tibet" sur un moteur de recherche, le site web entier du moteur m'est alors inaccessible pendant quelques minutes, puis l'accès m'est rétabli, comme par magie... Et la liste est longue. Je n'avais jamais pu observer ce genre de pratiques auparavant : c'est un véritable système de
kick pur et simple, un peu comme sur un serveur Counter-Strike ou IRC... ça fait froid dans le dos (et ce n'est plus marrant quand après avoir cherché un mot autorisé, on se retrouve quand même exclu quelques minutes du site, notre moteur de recherche préféré ayant malencontreusement remonté une page contenant un des mots interdits !

).
Le clash !
L'élément déclencheur
Il y a quelques jours, Google a été la cible d'attaques informatiques massives, provenant de Chine et ciblant des militants chinois des droits de l'Homme ainsi que des sociétés. Les propos tenus par le responsable juridique de l'entreprise, David Drummond, sont explicites :
« Nous avons détecté une attaque très sophistiquée et ciblée contre notre infrastructure d’entreprise, venant de Chine et qui a résulté en un vol de propriété intellectuelle [...] (elle)
a touché au moins vingt autres grandes sociétés dans de nombreux secteurs, notamment l’internet, la finance, la technologie, les médias et la chimie ». Dans ce communiqué public, il ne cite pas directement les victimes mais on a appris qu'une entreprise ayant porté plainte contre la Chine pour violation de brevet en fait partie.
Google affirme d'ailleurs avoir
« la preuve que le but premier des assaillants était d’accéder aux comptes internet Gmail de militants chinois des droits de l’Homme », et précise que cette tentative n’a pas atteint entièrement son but, puisqu'aucun accès au contenu des
dits messages n'a pu être effectué.
D'autres éléments troublants ont également été découverts par la firme californienne, concernant l'accès à certains comptes Gmail de personnes basées en dehors du territoire chinois. Les pirates auraient également tenté de mettre la main sur le code source du célèbre moteur de recherche, dont la valeur est inestimable.
D'après les premiers éléments, une faille de sécurité dans Internet Explorer aurait été exploitée pour introduire un cheval de Troie sur l'ordinateur des personnes ouvrant les fichiers infectés.
La réponse de Google
En réaction à ces attaques, la direction de Google a décidé ce 12 Janvier 2010 de ne plus censurer les requêtes et recherches sur le site Google chinois. En clair, aujourd'hui lorsque je (Coyote) cherche
"Tian An Men" depuis google.cn, j'ai bel et bien des images de chars en 1989.
Cette décision déplaît particulièrement aux autorités, avec lesquelles Google affirme envisager de discuter d'ici peu d'un accord quant à la possibilité de ne plus filtrer les recherches. On est cependant en droit de se demander quel avenir peut avoir cette discussion, quand on voit le sort qui a été réservé à Youtube, Twitter et Facebook en Chine, pour ne citer qu'eux.
Google ne s'est pas arrêté là, et n'a pas simplement décidé de relâcher la bride sur certaines requêtes : c'est un véritable ultimatum qui a été posé. La firme envisage en effet une cessation de ses activités en Chine. Ça ne serait pas la première fois qu'un ténor jette l'éponge en extrême-orient, on peut par exemple citer eBay qui a été littéralement laminé par son concurrent local Alibaba, et s'est finalement retiré du marché en cédant ses activités à des partenaires locaux. Pour Google, qui emploie près de 700 personnes en Chine, cela serait certes une grosse perte de marché. Mais l'on peut imaginer que son image internationale en sortirait grandie, puisque tenant tête à cette censure si célèbre, puissante et intemporelle.
La réponse des autorités
Les réactions sont pour l'heure très peu nombreuses, et surtout discrètes, voire sous couvert d'anonymat. Selon certaines sources proches du gouvernement et de la direction de certaines agences d'information, de nombreux portails d'information chinois auraient reçu comme directive de limiter la couverture de cette annonce. Plus concrètement, l'annonce de la fermeture a bien été retransmise, mais les attaques ne sont nulle part citées dans le communiqué de l'agence officielle. La traduction chinoise du communiqué de David Drummond a d'ailleurs été adaptée (les internautes chinois utilisent ironiquement le terme "harmonisée"), la censure étant toujours bien présente.
En revanche, la secrétaire d'État américaine Hillary Clinton prend l'affaire très au sérieux et a annoncé avoir demandé des explications au gouvernement chinois concernant ces attaques dans un communiqué.
Certains experts économiques chinois relatent quant à eux l'effet néfaste qu'aurait le départ de Google. En effet, contrairement à ce que l'on peut penser en premier lieu, sans réelle concurrence le développement du leader Baidu s'en retrouverait fortement négativement impacté.
La réponse du peuple
Photo : Josh Chin
Les internautes chinois seraient en majorité favorables à la décision prise par Google. Qualifiée de "soldat de la liberté", la firme se voit également soutenue par de nombreux auteurs de blog, ainsi que par bon nombre de sites d'informations chinois interdits en Chine continentale. La population s'inquiète grandement de l'avenir du web en Chine, et s'interroge quant à la possibilité de tenir un blog une fois que Google sera parti, ou encore sur la fiabilité des recherches une fois que le faux et le vrai contenu seront totalement mêlés et indiscernables.
Acte insolite, des gerbes de fleurs ont été déposées devant le siège de l'entreprise à Pékin, en guise de soutien à la cause.
L'avenir
L'actualité risque donc d'être riche en rebondissements durant les jours et semaines à venir. Si l'on se base sur les faits passés, on imagine difficilement le gouvernement céder à ce genre de pressions... Mais suite à la tournure diplomatique de l'affaire, va-t-il tenir une position aussi ferme face au géant qu'est Google ?
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